La culture de l’interdit du Cannabis

8 03 2010

Est-ce la paresse politique et le manque d’intérêt qui permettent à cette grotesque bévue de perdurer ?

Par Peter Cohen, a l’occasion de la Conference sur La Culture de Cannabis dans les Pays Bas en 2007.

ennui, paresse parlement« Le sujet que je souhaiterais aborder aujourd’hui est la culture de l’interdit du cannabis. Mon but principal n’est pas tant d’explorer d’où vient cette culture que d’explorer les raisons de sa persistance. L’interdit, apparu il y a longtemps en marge des consultations sur l’opium dans le cadre de la Ligue des Nations dans les années 1920, s’est maintenu depuis, en dépit de hauts et de bas dans les domaines culturels ou économiques.

Mon intention initiale était de rendre compte en détail de ces délibérations menées à Genève. Mais j’ai finalement décidé qu’elles n’avaient plus d’importance. Ce qui importe est que l’interdit est toujours en vigueur, et il faut reconnaître qu’il permet d’atteindre certains objectifs. Je vais donc m’efforcer de définir ces objectifs. Mon but principal n’est pas de répondre aux questions relatives aux dangers supposés de l’utilisation du cannabis. Il est clair que ces dangers peuvent ne pas être les mêmes en Grèce, en Suède ou en Belgique, et ils peuvent avoir changé de diverses manières dans chaque pays ou culture politique entre 1936 et 2007. Je reviendrai sur les soi-disant dangers du cannabis dans un instant, pour indiquer ce que certains des chercheurs que j’ai consultés en Suède, en France et au Royaume-Uni m’ont dit de la manière dont ces dangers sont définis dans leur propre pays.

Mais comme je l’ai dit, décrire ces dangers et les réfuter n’est pas mon objectif principal aujourd’hui. Ce que je veux faire ici est décrire de manière générale la fonction principale de l’interdit du cannabis, quelle que soit la zone géographique, ostensiblement justifié en invoquant une version des dangers en vogue à un moment particulier.

Laissez-moi expliquer d’abord que j’utilise la phrase « la culture de l’interdit du cannabis » en référence à un ensemble d’histoires à propos des démons du cannabis, considérées comme vraies, qu’il n’est pas permis de tester sérieusement pour vérifier leur validité, qui se transmettent et se répètent dans les divers systèmes et structures politiques que nous avons dans le monde, et qui culminent partout dans une forme d’application active de l’interdit du cannabis.

Dans ce processus, les histoires se mêlent de différentes manières, selon des développements historiques complexes dans les divers systèmes politiques. L’exposé de Tim Boekhout van Solinge, « Dealing with drugs in Europe », l’a démontré de manière convaincante pour la Suède, la France et les Pays-Bas.

Jerome Himmelstein a fait une autre observation fascinante à propos de la nature de ces histoires concernant les dangers du cannabis. Dans son article fameux, « From killer-weed to drop-out drug », il décrit la période assez courte  pendant laquelle l’interdit du cannabis a été en vigueur aux Etats-Unis, et discute les arguments utilisés pour le justifier. Tandis que pendant les premières années de l’interdit, les années 1930, les Américains accusaient le cannabis d’être facteur de violence, de viol et de perversion sexuelle, dans les années 1960 il était défini comme l’un des fondements de la rébellion culturelle de qui a lieu à l’époque. A cette époque il était identifié comme la cause principale de l’« abandon », le manque d’enthousiasme pour la culture américaine dominante de la consommation.En d’autres termes, Himmelstein montre qu’en l’espace de quelques décennies, les raisons sociales et scientifiques de l’interdit invoquées par les Etats-Unis ont complètement changé. Ces changements me paraissent intéressants pour leur rapport avec mon sujet d’aujourd’hui, la survivance de la culture de l’interdit.

J’espère vous convaincre que la seule chose pertinente à propos de l’interdit du cannabis est l’interdiction elle-même et sa survivance, plutôt que les histoires que l’on raconte sur le cannabis à un moment donné. Pourquoi l’interdit a été imposé en premier lieu, et qui en profite – et comment – sont bien sûr des questions importantes, et des éléments de connaissance intéressants à savoir. Je montrerai par exemple plus loin comment la police de New York en profite. Mais le point sur lequel je veux insister ici est que l’interdit du cannabis possède un statut particulier qui lui permet d’échapper à l’évaluation rationnelle et fonctionnelle. L’interdit du cannabis a transcendé les limites de la raison, et satisfait des besoins spirituels de nature différente que ceux pour lesquels il a été créé. C’est pourquoi j’ai décidé qu’il était important de présenter cet article ici, dans une conférence académique. Il y a de bonnes chances que je rencontre ici des personnes qui croient qu’une recherche approfondie sur la consommation et la production du cannabis pourrait probablement influencer la manière dont l’interdit du cannabis est maintenu, modifié ou peut-être même supprimé ! J’espère que mon discours mettra fin à cette illusion, en montrant que l’interdit du cannabis a acquis une signification sacrée qui le met au-delà de la limite de ce que nous appelons « discours scientifique ». J’utilise le mot « sacré » par dérivation du terme néerlandais sacraal tel que l’utilise l’anthropologiste Jojada Verrips, dont le travail révèle une certaine fascination pour l’origine sacrée des meurtres rituels au début du vingtième siècle aux Pays-Bas. Le besoin de commettre ces meurtres était vécu comme un commandement divin. On croyait que les meurtres purgeaient ceux qui les commettaient, et les libéraient de formes de souillures qui étaient d’abord transférées aux victimes. Selon Verrips, non seulement les personnes mais également les plantes peuvent être victimes! Mon histoire porte donc sur la nature sacrée de l’interdit du cannabis, son rapport avec la ‘purge’ et la foi dans ce processus, qui le fait sortir du cadre du débat ordinaire à propos des politiques, ou à propos de problèmes scientifiques ou économiques. Mais permettez-moi d’abord de rappeler certains des aspects les plus banals de l’interdit.

L’exemple que j’ai promis de vous donner il y a un moment à propos des organisations qui bénéficient de la culture de l’interdit du cannabis est tiré des recherches que Harry Levine mène actuellement sur les arrestations liées au cannabis à New York. Il défend l’idée que le moteur des arrestations en nombre important et toujours croissant de personnes pour la détention de cannabis à New York n’est pas l’utilisation du cannabis ou une éventuelle augmentation dans cette utilisation. Le moteur est la police locale. Levine conclut des innombrables entretiens qu’il a menés que ces arrestations présentent certains avantages. J’en mentionnerai trois.

  1. Cela augmente radicalement les chiffres de la production. La police a besoin de ces chiffres élevés du fait de son style de management qui nécessite pareilles statistiques de « production »
  2. Cela fournit aux officiers de police des occasions précieuses d’heures supplémentaires, impliquant un travail relativement facile et sans risque.
  3. Arrêter, rédiger des rapports officiels, placer en garde-à-vue, juger, pénaliser et relâcher plus de trente mille utilisateurs de cannabis par an – sans parler de courir après les amendes – maintient occupés un nombre substantiel d’officiers de police, qui peuvent être facilement déployés ailleurs en cas de besoin. Disons-le ainsi : cela maintient un nombre important d’officiers en stand-by tout en évitant de les laisser se tourner les pouces sans générer aucune « production » mesurable.

Je donne cet exemple pour montrer que des organismes impliqués dans l’application de l’interdit peuvent en retirer des avantages significatifs. Cela remplit une fonction importante. En outre, une activité majeure s’est développée à partir du traitement forcé des utilisateurs de cannabis, pas seulement aux Etats-Unis. Mais cela n’explique pas pourquoi ces organismes peuvent tirer des bénéfices aussi énormes de l’interdit sans attirer la moindre critique de la part des politiciens, et sans être l’objet d’aucun contrôle. L’explication réside dans la culture de l’interdit lui-même, dont les bénéfices énumérés plus haut sont davantage une conséquence.

Histoires en France, Suède et Grande Bretagne

En préparant cet article, j’ai demandé à cinq chercheurs européens de répondre à la question de savoir pourquoi l’usage du cannabis était interdit dans leur pays d’après les organismes les plus importants dans leur système national de mise en oeuvre. Les cinq ont répondu. Une suédois expliqua que l’interdit était considéré comme nécessaire dans la mesure où le cannabis était un tremplin vers d’autres drogues, parce qu’il favorisait l’apathie, et parce qu’il pouvait entraîner la schizophrénie. Une autre suédois expliqua que le cannabis était un tremplin vers d’autres drogues, qu’il entraînait la dépendance, et qu’il causait toutes sortes de psychoses.

L’un des chercheurs britanniques répondit beaucoup plus brièvement, en disant qu’il était universellement reconnu que le cannabis pouvait entraîner la folie, surtout à cause de la popularité des espèces actuelles très fortes de marijuana. Aucun de ces chercheurs ne prétendit que ces déclarations n’avaient pas de validité scientifique.

Le français qui, comme les autres, menait des recherches sur les drogues depuis très longtemps, répondit que le cannabis était « simplement considéré comme mauvais » par les gens pour toutes sortes de raisons, et qu’il était généralement considéré comme un tremplin pour l’usage d’autres drogues.

Il y a des similarités et des différences entre les réponses, et on ne retrouve l’histoire du cannabis comme source de violence qu’en Grande-Bretagne. Toutes ces histoires sont réputées pour être, d’un point de vue scientifique, soit fausses ou hautement discutables. La notion que le cannabis mène à d’autres drogues (que l’on rencontre partout) ne tient vraiment plus, comme plusieurs études, y compris celles conduites par CEDRO, l’ont montré. L’une des études les plus détaillées jamais consacrées à ce sujet, qui se fonde sur l’étude de deux larges échantillons aléatoires de la population d’Amsterdam, confirme les résultats de Kandel selon lesquels l’usage de la drogue commence avec le tabac, et après celui de l’alcool. Pour la minorité de la population d’Amsterdam âgée d’au moins douze ans qui commence à faire usage du cannabis après avoir expérimenté l’alcool et du tabac, aucune tendance significative d’usage d’autres drogues ne peut être démontrée ;  sauf dans le cas d’une petite minorité, généralement pour une brève période du temps passé à consommer de la drogue. Je ne veux pas aller davantage dans le détail du débat concernant le cannabis comme porte d’entrée vers la consommation d’autres drogues, sauf à dire qu’un ensemble de constats épidémiologiques solides pourraient être facilement réunis afin d’en réfuter la valeur, si seulement la volonté de rassembler ces preuves existaient.

La même conclusion s’applique aux propositions selon lesquelles le cannabis conduit à un comportement violent, à la folie ou à l’apathie – « maladies  ou troubles » qui étaient incidemment attribués à la masturbation aux dix-huitième et dix neuvième siècles. Et les effets pervers potentiels prétendument causés par des modes de consommation intensifs et fréquents (tels que le cancer du poumon) sont presque toujours mis en relation avec tous les modes de consommation. Les hypothèses sur les conséquences physiques ou psychologiques peuvent peut-être s’appliquer à une petite minorité d’utilisateurs de cannabis très spécifiques, mais c’est vrai de toutes les propositions, aussi baroques soient-elles : de telles associations sont toujours possibles si l’on part de présuppositions biaisées, ou si l’on utilise un échantillon de personnes à dessein sélectionné, tel que ceux qui font un usage extrêmement fréquent du cannabis, ou ceux qui sont internés dans les hôpitaux psychiatriques ou dans les prisons. Pour la très grande majorité des utilisateurs de cannabis, sélectionnés de manière aléatoire, ces hypothèses ne sont pas valides. Si les forces politiques dominantes avaient adopté une attitude différente envers la consommation de cannabis, davantage d’argent aurait été disponible pour la recherche (et la publication des recherches) démontrant la fragilité extrême de ces hypothèses (il ne faudrait cependant pas surestimer l’effet que cela aurait pu avoir).

De manière évidente, il y a quelque chose d’étrange dans l’interdit du cannabis. Les histoires à géométrie variable qui sont évoquées pour le maintenir toujours davantage ne tiennent pas. Que se passe-t-il en réalité ? Le second chercheur britannique que j’ai consulté ajouta que au-delà des nombreux problèmes que l’on évoque comme liés au cannabis, l’interdit représente également une norme morale imposée au nom de la société. Il est porteur d’un message pour la population : l’usage du cannabis n’est pas une bonne chose. Je suis persuadé que c’est vrai.

L’interdit contribue à diffuser ce message. Mais quelqu’un est-il à l’écoute de ce message ? Certains oui, sans doute. Mais les Pays-Bas, le Portugal et la Grèce, des pays ayant un nombre substantiellement plus faible d’utilisateurs que la Grande-Bretagne, reçoivent le même message. La Grande-Bretagne a davantage d’utilisateurs de cannabis que n’importe quel autre pays en Europe en dehors de la République tchèque. Mais les autorités dans les pays ayant des niveaux de consommation bien plus faibles pensent également que ce message devrait être diffusé. Et ce malgré le fait qu’après presque un siècle de consommation de cannabis, personne ne sait si ce message est entendu ou a l’effet désiré. De même (et c’est très révélateur) qu’il n’y a pas d’analyses scientifiques ou de tentatives sérieuses pour expliquer les écarts importants dans l’usage du cannabis qui existent non seulement au sein de l’Europe, mais également au sein même des pays , entre leurs différenets régions.

Le taux d’usage du cannabis (avoir essayé au moins une fois) le plus faible en Europe, environ 7% de la population du Portugal, et le plus élevé, 30% au RU, diffèrent d’un facteur quatre. Personne ne sait pourquoi. Personne ne connaît les déterminants de ces variations de consommation, ou si ils peuvent être influencés (et si oui par quoi). Dans le cas d’un problème ordinaire, des énigmes comme celle-là se situerait en très haut placées dans la liste des questions de recherche importantes, mais cela n’est guère le cas dans le cas de la consommation de cannabis. Personne ne veut savoir pourquoi les portugais fument si peu de drogue et pourquoi les Britanniques autant. Personne ne veut savoir pourquoi les néerlandais occupent une position intermédiaire, entre les portugais et les britanniques, en dépit de plus de trente années de magasins de cannabis et d’accès libre au haschich et à la marijuana. Aux Pays-Bas, pendant de longues années, toute personne âgée de plus de 16 ans pouvait acheter de la marijuana. L’âge limite a été par la suite augmenté à 18 ans. Les personnes de plus de 18 ans peuvent toujours acheter autant de marijuana qu’elles le souhaitent. En d’autres termes, une situation qui, d’après les britanniques, les français et les suédois, devrait mener à un désastre, ou au moins à des chiffres de consommation très élevés, n’a simplement pas ces effets.

Personne ne veut savoir pourquoi. Les gens ne veulent pas savoir parce que ce n’est pas considéré comme pertinent. Dans la culture de l’interdit du cannabis, il n’y a pas de place pour l’argumentation scientifique. Le théâtre politique de cet interdit n’est pas conçu pour un public critique.

Une question de foi

En Italie au 17ème siècle, la foi catholique fut ébranlée par les calculs du mouvement du soleil et de la lune de Galilée, ce qui le rendit coupable d’un péché mortel. Personne ne voulait voir de tels calculs. Galilée survécut uniquement parce qu’il avait d’anciennes relations avec le Pape. Je fais souvent référence au destin de Galilée pour illustrer l’importance de la foi dans la politique des drogues, et non pas pour faire référence à la foi en général. L’église du 17ème siècle n’était pas opposée aux avancées scientifiques. La science devenait une activité précaire uniquement quand de telles avancées semblaient remettre en question le fondement de la foi religieuse.

Galilée n’était pas un hérétique parce qu’il était scientifique, mais parce que sa science indésirable menaçait l’un des dogmes centraux des autorités religieuses de l’époque, et des autorités séculaires qui en dérivaient – notamment le dogme d’après lequel la Bible était entièrement fondée sur la parole de Dieu, et était donc globalement vraie. Si ce dogme central venait à être remis en question par des calculs en conflit avec le texte biblique, cela pouvait remettre en cause non seulement la foi chrétienne, mais l’institution de l’Eglise en tant que telle ! Et sans l’Eglise, le peuple ne pouvait atteindre le salut ! On pourrait ajouter que personne ne savait à l’époque si la croyance dans l’infaillibilité de la Bible était la valeur centrale sous-jacente à l’adhésion à l’Eglise catholique. Les gens auraient-ils réellement quitté l’Eglise s’ils avaient réalisé que la cosmologie de Galilée était dans l’ensemble plus pertinente que celle de la Bible et de Rome ?

Les gens auraient-ils tendance à consommer plus de cannabis que maintenant si son usage était décrit dans les médias comme virtuellement sans risque pour la grande majorité des utilisateurs, et s’il n’impliquait pas la marginalisation qui accompagne inévitablement son illégalité ?

On ne peut répondre à ces questions avec certitude, mais sur la base de plusieurs années d’expérience d’un accès légal au cannabis  aux Pays-Bas, j’ai tendance à penser que non. Les gens qui utilisent le cannabis apprennent à le faire d’autres utilisateurs, qui représentent un certain exemple qu’ils souhaitent suivre. L’existence de personnes en dehors de leur cercle qui condamnent le cannabis et insistent sur le maintien de son interdiction peut faire une petite différence, mais guère plus. En Suède, où l’interdit est strictement appliqué et où l’on raconte aux enfants à l’école primaire de grotesques énormités à propos du cannabis, deux fois plus de personnes font usage du cannabis qu’au Portugal, où ces pratiques n’existent pas et où les usagers ne sont même pas criminalisés. Aux Pays-Bas, où les adultes peuvent acheter autant de cannabis qu’ils le veulent, en parfaite légalité, les gens qui vivent dans les zones rurales en utilisent aussi peu qu’en Suède, tandis qu’en ville ils en utilisent juste autant qu’en Grande-Bretagne, et ce en dépit du fait que ce soit le même message qui est diffusé partout aux Pays-Bas. A San Francisco, beaucoup plus de personnes consomment du cannabis (et un taux plus haut de ces consommateurs utilisent de la cocaïne) qu’à Amsterdam en dépit de prix plus faibles à Amsterdam, cité où les clients peuvent acheter de très petites quantités de cannabis dans des magasins facilement accessibles, et possédant un large choix d’articles, et un réseau de distribution qui n’existe pas à San Francisco.

Le cannabis est interdit partout, avec cependant des différences dans le degré d’application de l’interdit. Il n’a cependant été démontré nulle  part que cette interdit a un impact sur l’usage de la drogue. Dans de grands pays comme l’Australie, les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la France, qui ont des régimes d’application durs, de larges portions de la population ignorent totalement l’interdit. Dans les grandes villes d’Amérique du Nord, on trouve peu de personnes n’ayant jamais essayé le cannabis. Mais beaucoup moins de personnes encore l’utilisent avec une fréquence hebdomadaire, et encore moins, à un rythmequotidien. Que les gens ne persévèrent pas dans sa consommation ne semble pas résulter de son interdiction, mais du fait qu’ils ne l’aiment pas particulièrement ou parce qu’ils l’associent à un nombre limité de contextes sociaux. Le contexte matériel et social qui influence l’usage de cannabis, et dans quelle quantité, est décrit en détail dans l’étude comparative des tendances d’usage du cannabis que nous avons menée à Amsterdam, Bremen et San Francisco.

La culture de l’interdit du cannabis censure tout argument démontrant la non pertinence de la politique appliquée comme un mode de raisonnement déviant et indésirable, tout comme la culture de l’infaillibilité de la Bible (c’est-à-dire de l’Eglise) condamna Galilée comme hérétique. C’est précisément là où Galilée excellait, dans l’observation des corps célestes et les calculs montrant leur mouvement et leur étrange incohérence avec les écritures saintes, que résidait le plus grand danger de son raisonnement pour le pouvoir de l’Eglise. L’idée que cet argument à propos du risque pour l’Eglise pouvait être erroné était impensable ! Les gens étaient certains que si l’Eglise laissait Galilée étudier et enseigner sans restriction, l’institution de l’Eglise, et donc le salut des êtres humains, en seraient affectés. La culture de l’interdit du cannabis se perpétue avec une certitude dogmatique comparable. On croit que si l’État cessait d’appliquer l’interdit, la santé physique et mentale de la population (ou de ceux qui sont ‘faibles’) serait affectée.

Tout ceci signifie que la culture de l’interdit du cannabis n’est pas susceptible d’observations ou de données prouvant que cet interdit est incompatible avec les droits de l’homme, dangereux, destructeur, impossible à appliquer, inhumain, cher, criminogène, et incapable de fonctionner (même dans ses propres termes). L’interdit fut une bévue conçue à Genève aux environs de 1924. Depuis lors, une culture entière s’est développée autour et a acquis un statut de quasi-sainteté. Laissez-moi la définir plus précisément. La culture de l’interdit du cannabis représente une manière de se représenter ce que sont les valeurs de l’être humain, notamment de l’être humain individuel, au centre de toute chose, considéré comme le bien le plus précieux que l’État doit protéger. On peut ainsi dire de la culture de l’interdit du cannabis qu’elle reflète une version périmée et tronquée de l’humanisme. Tronquée, parce qu’avec la culture de l’interdit, les politiciens poursuivent l’aspiration répressive et paternaliste qui consiste à protéger les citoyens d’une ‘calamité’. L’État joue ici le rôle du successeur séculaire de l’Eglise en tant que protecteur de notre bien-être spirituel et physique. Et en fait il ne place pas réellement l’être humain individuel au centre, mais seulement comme une ombre pâle de l’individu. Au sein de cette culture, les êtres humains sont perçus comme des créatures faibles ayant besoin de protection, des créatures qui seraient perdues si l’interdit du cannabis venait à être supprimé.

L’interdit du cannabis a acquis une signification sacrée en tant qu’instrument protecteur et purgatif ; il s’en trouve de ce fait inattaquable. De sorte que la plupart des politiciens continuent de le supporter et n’ont rien à gagner à le remettre en question. Poser la question des folies et des atrocités commises au nom de l’interdit est contre-productif. Déclarer que l’interdit du cannabis ne peut pas, et en fait, ne protège pas les citoyens serait comme déclarer dans la Rome du XVIIe siècle que l’Eglise est un clown et que les gens sont assez matures pour  s’occuper de leur propre bien-être spirituel.

Tant que la culture de l’interdit du cannabis reste le symbole vivant de la protection des citoyens par l’État, pas un seul argument ne peut avoir la moindre pertinence. La culture de l’interdit est protégée de l’information, enveloppée d’une armure conceptuelle souple qui détourne ou distord facilement l’argumentation raisonnée. Je pense donc que l’interdit existe non pas pour des raisons valables, mais à cause de sa signification sacrée.

****

La prohibition du cannabis, un autodafé

Je termine avec quelques observations sur l’absence de nécessité d’avoir des règles religieuses ayant un fondement rationnel. Un article sur la signification du ‘kasher’, envoyé à un site Internet américain appelé « judaïsme 101 » cite un rabbin d’après qui il n’existe aucune raison particulière à la culture de la nourriture kasher en dehors du fait que les règles sont mentionnées dans le Vieux testament, la Bible juive. Un autre rabbin observe également qu’il n’y a pas d’autres raisons que l’exigence d’obéir aux règles divines : «  La capacité à distinguer entre le vrai et le faux, le bien et le mal, le pur et l’impur, le sacré et le profane, est très importante dans le judaïsme. Imposer des règles sur ce que vous pouvez et ne pouvez pas manger introduit cette sorte de self-control,  nous obligeant à apprendre à contrôler même nos instincts les plus basiques, les plus primaires ».

En d’autres termes, il y a une certaine valeur intrinsèque dans la prescription et la protection des règles. Si l’origine de l’interdit est valide, ou si on la croit telle, il n’est besoin d’aucune autre raison pour corroborer cette valeur. Dans une vision du monde religieuse (ou idéologique), obéir et protéger de telles règles indique une vraie foi, et est donc nécessaire. La substance et les conséquences de la règle ne peuvent pas être mises en question, puisque ce serait soumettre la foi elle-même à la raison, et donc au doute. Le doute signifiant la fin de la foi.
Dans la culture de l’interdit du cannabis, son application est un signe de foi à la fois dans l’importance et la faiblesse des êtres humains modernes, en même temps qu’une croyance dans la capacité d’un État fort à protéger des êtres humains faibles. C’est ce qui fait que l’interdit est inattaquable.

La culture de l’interdit du cannabis, de la nourriture kasher, ou de l’affirmation constante de l’infaillibilité de la Bible, sont des exemples de règles imaginaires fondées sur la foi, et préservées par une succession d’institutions et de prélats. Cela n’aurait pas tant d’importance si la culture de l’interdit du cannabis, comme toute chasse aux hérétiques, ne s’accompagnait pas d’une injustice dégradante et de la poursuite de pratiques magiques, infantiles, contradictoires, et dans certains cas absolument démentes. Il n’est pas de prix excessif à l’application d’un interdit une fois qu’une culture l’a investi d’une valeur sacrée. »

Un texte a mediter!!!

P.Cohen est chercheur depuis 1980 dans le domaine des drogues, leur utilisation, status et l’epidemiologie qui en resulte. Il etait directeur du CERDO (Centre for Drug Research- Hollande) jusqu’a sa fermeture en 2004.

Sources: CERDO-UVA


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One response

1 07 2010
joman

Merci pour ces infos

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